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le carnet d'émilie et philippe

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1er juillet

Les sacs à dos sont quasiment bouclés... quelques bricoles à régler et c'est parti! Départ 14h50 de Pointe-à-Pitre. Destination Buenos Aires via Porto Rico et Miami...On a déjà hâte de dévorer notre paquet de cheetos (petits gâteaux apéro orange fluo, chimique à souhait) dans le petit coucou qui va nous mener à Porto Rico, plaque tournante de toutes nos escapades! Arrivée prévue à 9h00 demain matin.

Miércoles, 04 de Julio de 2007

Nous y sommes.
Bon avec 24 heures d'un retard dues à l'inévitable carence d'une compagnie merdique : American Airlines. Non ne me dites pas que je fais dans l'anti-américanisme primaire, même si on ne peut que se demander comment la quasi unique compagnie aérienne de la quasi unique puissance mondiale fait pour acccuser 5 heures de retard pour un voyage prévu de 3 heures. Donc 5 heures d'attente à San Juan pour rater une correspondance à Miami et s'y trouver bloqués 24 heures. Ah oui parce que j'allais oublier, pour aller à Buenos Aires depuis Pointe à Pitre, il faut évidemment passer par San Juan et Miami, et ainsi jouir de la bonté ineffable de ces chers douaniers américains. D'ailleurs j'ai passé 1 heure en leur compagnie pour vérification de papier, sans doute suis-je trop barbu trop frisé. De plus nos billets étaient estampillés SSS, ce qui n'est en aucun cas un hommage aux heures les plus sombres de l´histoire, mais simplement un signalement de fouille approfondie. Non ne vous délectez pas d'avance, je n'ai pas subi de "fouille" en profondeur, je voyais déjà le graveleux briller en vos yeux. Au fait ça fait combien de tonnes de CO2 2000 km de détour ?

Vous voyez le français patenté que je suis ne peut s'empêcher de râler alors que, tout de même : nous y sommes !
Et puis la sus-dite merdique compagnie nous a quand même payé couvert et gîte à l'hôtel Marriott Airport, dans le plus pur style froid, lisse et luxe grossier à l'américaine. Oups, ça c'est de l'anti américanisme primaire... Je me repens : et puis cette super généreuse compagnie dont la serviabilité n'a d'égale que la tendresse qu'elle porte à ses voyageurs, nous a superbement hébergés dans un magnifique hôtel à 10 mn du centro historico, avec sèche-cheveux, TV multicablée, Spa, salle de sport, clim à 16· et gros édredon pour ne pas attraper froid. Vous avez déjà dormi avec une couette sous les tropiques ?

Enfin, comme toujours, l'imprévu c'est tout bon, et une petite galère, à force de bonne humeur émiliesque, s'est transformée en belles rencontres. D'abord Gabriella, vit en Guadeloupe, père italien, née en Argentine, 44 ans et un sourire que la vie n'a pas marqué. Une vraie mad max des transports dont les droits bien connus se font respecter à la lettre. Une fille aimante qui allait retrouver son vieux père porteño. Une jolie maman d'une petite fille adorable qui nous a irrésistiblement rappelé une Lulu qui grandit, quelque part en France, du côté de Toulouse. Une pensée pour Denis alors, et Claire bien sûr (non non je n'ai pas changé). Et puis un sacré bonhomme qui partait pour 5 mois de trek solitaire à travers l'Amazonie, laissant femme et enfants pour un équateur et des rêves pleins d'arbres et vides d'hommes. Vous pouvez le rencontrer chez http://11secondes.com.

Enfin, nous, très loin de Cayembe ou d'Amazone, on était à Miami dans une retraite pas très pieuse mais très forcée. Au fait, contrairement à ce qui a précédé, je vais pas en faire des tonnes sur Miami, je vais juste vous dire une chose : n'y allez pas, a moins que vous aimiez être transportés d'hôtels en centres commerciaux, de bars en plages abruties, de gras resto en compagnie non moins grasse... Les pauvres dans des bus, les riches dans des taxis, une ville verticale inhumaine, mais qui de toute façon se fout d'être humaine, puisque la vie s'y résume en ces centres hors du centre, pas utopiques, mais simplement très rentables. Fritz Lang s'est trompé, Metropolis n'est pas un cauchemar, ils ont fait bien pire.

Et nous voilà dans la place. Buenos. Un peu au dessus de San Telmo, dans un quartier qui a un petit air d'un East Village à New York, avec moins d'artistes, mais tout autant de chaleur ou de pauvreté, selon le regard que l'on porte. San Telmo, c'est le quartier des antiquaires et un peu du tango aussi, parce qu'il faut bien vivre. La crise n'est pas loin, la richesse non plus. Le pays se relève, mais les "belles" classes laissent en chemin ceux que l'on voit, avec espoir faire la queue docilement devant association d'aide ou administration hospitalière, ou sans espoir au pied des trottoirs et des pas de portes, haineux parfois aussi avec une violence dans un regard qui n'inspire guère confiance. Micro-centro financier et étatique "pacifié", mais criminalité périphérique sans pitié. Marginale heureusement, elle ne peut cacher la gentillesse et la douceur des gens dont on croise le chemin le regard ou la parole.

Pour finir aujourd'hui, un petit mot de l'hôtel, le Youkali, oú nous résidons. C'est l'anti Marriott Airprout. On dirait un décor de théâtre, sorte de palais aux détails craquelés. Lumières tamisées et photos équivoques, meubles baroques ou plastiques 70, une Berlin Touch saisissante, des chicas au comptoir d'une cantine prolo au RDC, tout est comme décalé et génial.

Maintenant la ville...

Aujourd'hui, fëte de l'indépendance... 9 Juillet 2007

On a bien failli perdre le fil. Oh, pas par paresse ou indolence, je vous assure. Juste quelques détails bassement contingents qu'il est tout à fait inutile de détailler, n'est-ce pas? Devrais-je vous accabler de café fermé, de PC bugué, de lassitude digitale, de stress pédestre, de désert bancaire, d'urbanité mal consentie, de pénible présence, de trop long jour et nuit trop courte. Non, à l'évidence. Ce serait bien ennuyant, voire fâcher une bonne et attentionnée volonté. Alors, après quelques excuses, la suite.

Buenos Aires, c'est un port, bien sûr, et une ville aujourd'hui gigantesque (un quart de la population argentine y vit) qui eut bien du mal à germer. Une ville riche mais martyrisée. Pas de détail ici sur son histoire que je ne connais que bien mal. Une histoire de conquête, de colonie et d'argent de Potosi. Une histoire d'Espagne bientôt ruinée et d'Angleterre déboutée, une liberté mythique aux héros San Martin ou Bolivar célébrés. Et puis surtout une liberté brisée par des dictateurs sanglants et destructeurs dont la marque est partout visible dans des murs irréguliers. L'avenida de Julio, par exemple, percée par folie militaire dont la mégalomanie se mesure en mètre (140) pour en faire la plus grande du monde. Des noms sur des plaques pour ne pas oublier les meurtres de ces juntes qui se sont succédées.
Enfin, premier et deuxième jours. Une longue marche commence. De San Telmo, déjà évoqué, avec sa charmante plazza Dorrego et les calle Defensa ou Balcarce, vers le micro centro, quartier administratif et financier. Antiquaires et bars à Tango, Galeries d'art, bistrots et lieu de sortie comme Palermo ou Puerto Madero, on y voit aussi gens et graph militants. Vieux quartier aux églises qui témoignent du passé jésuite et parfois militaire, et qui glisse vers la Plaza de Mayo et sa Casa Rosada, siège de la présidence, cernée de banques de part et d'autre, d'une cathédrale et faisant face aux batiments municipaux. Si vous y voyez symbole, vous avez raison, et c'est bien un lieu de manifestation et d'expression populaire. Les ministères aussi s'intercalent avant le quartier financier proprement dit ou les façades 19ème laissent place au verre et à l'acier. Grande rue piétonne ensuite, Florida, indispensable axe de commerces ou pistes de danse improvisées où les centres culturels ont cédé le pas aux galeries marchandes, comme d'ailleurs les cinémas de Santa Fe. Les places militaires ont elles aussi disparues, même si la garde relève chaque jour le drapeau sur l'autel des Malouines, sur cette place San Martin au dessus de Retiro et de sa gare magnifique. Un verre alors au son du piano dans un café qui n'a rien à envier au café Tortoni, antique aux bustes illustres de Gardel, Lorca et cie, dans une débauche viennoise ou parisienne c'est selon. Il faut donc rentrer et dormir un peu pour y revenir au lendemain et finir sur des quais on ne peut moins marins où les soulards sont devenus banquiers et stars, plaisanciers de décors lisses de yacht et de bars transparents, sushi, rouges ou bleutés, sur fond d'eau verte, de ponts mobiles et de grues immobiles. Puerto Madero pour les servir, comme la police à chaque coin.
Jeudi Palermo. 20 km. Dans les parcs tout d'abord, comme si l'on pouvait y trouver du calme, et on y trouva des chats! Une petite pensée pour Pidgin dans le jardin botanique, une autre pour Jean-Luc courant au bois de Boulogne, et à Bagatelle pour le jardin des roses. Nostalgie littéraire dans la calle Borgès, perdue bientôt dans une soupe et une sauce au coin de sa rue, sous des bouteilles et sur une nappe à carreaux. Puis des rues et ruelles aux devantures charmantes et de bon goût. Certes les vieux les ont quittées pour des jeunes pas premiers mais, comment dit-on déjà... bobos, ayant de plus la cruauté d'en maintenir l'aspect. Un cauchemar de promoteur. Il ne reste plus qu'à suivre les rails jusqu'à Palermo Chico et ses ambassades en évitant ces petits monstres des rues, peut être sans parents et aux jeux dangereux. Dans la nuit des avenues, une fleur colossale et métallique, des places vertes et plates, une fac de droit bien seule et un étudiant en chemin, il sera avocat pour gagner sa croûte.
Vendredi journée morte de galère en voyage. Il était temps de savoir ce que nous allions devenir après la capitale. Récompense le soir au Bar Sur, fermé, mais s'ouvrant sur trois musiciens et leur hôte pour quatre paires d'yeux ébahis et gourmands. Nous y reviendrons demain.
Samedi, Emilie, moi je vais en cramer une. Samedi donc. Nous poursuivons notre exploration des barrios, en taxi cette fois, bien decidés à épargner nos pauvres pieds après tant de kilomètres avalés...Destination La Boca, petit quartier populaire dans tous les sens du terme...Petites rues tôlées et colorées à la Burano, en hommage au peintre prodigue de ce coin de capitale. Triangle béni pour le tourisme...un peu ambiance Place du Tertre parfois, le bandoleon en guise d'accordéon... Aux marges de cet espace protégé, beaucoup de détresse et de dangers pour le touriste égaré... On reprend donc le taxi pour gagner le musée Malba, dédié à l'art latino-américain. Un autoportrait au singe et oiseau de cette chère Frida Kahlo. Et un nouveau peintre dans notre musée imaginaire - Berni, peintre engagé et à l'oeuvre sociale. Après cette déambulation esthétique, nous rejoignons le quartier de Belgrano et pénétrons avec émotion un intérieur argentin...Goûter joyeux chez Gabriella et Séléna que nous avions rencontrées dans l'avion, rappelez-vous. Philippe en profite pour déployer ses talents de bricoleur en informatique pour la plus grande joie de Séléna qui va pouvoir communiquer avec son pirate de papa. Dernière étape de cette journée - soirée tango au Bar Sur à l'ambiance tamisée. Petites tables rondes drapées de noir à la lueur de bougies éclairant danseurs, chanteurs et musiciens sur une piste à damiers blancs et noirs, qui se succèdent pour notre plus grand plaisir six heures durant... J'ai même pu esquisser quelques pas... une pensée pour Tonio et ma soeurette... c'est chouette!
Dimanche. Escapade à Colonia del Sacramento, de l'autre côté du Rio, en Uruguay...Mais là il est tard... Ce sera pour la prochaine fois...Hasta luego!


Ding Dong
Petit interlude à vocation informative...

Connaissez-vous le diable ? Non ? Moi non plus, pas personnellement, mais de nombreux Argentins l'auraient rencontré dans leurs années brunes, il n'y a pas si longtemps. L'un de ses avatars les plus fameux et savoureux se nomme Von Wernich. Il porte toujours la charge et le col de la prêtrise concédée par cette Sainte église de Rome si liée à cette infâme dictature, qui dit attendre officielle condamnation pour ôter au prélat son sourire méprisant. Non, il ne répondra pas aux questions du juge de La Plata, quels que soient les assassinats, tortures ou séquestrations qui lui sont reprochées. Oui, il était le conseiller et confesseur de l'auguste Ramon Camps, artisant démembreur-perforateur-éviscérateur, boucher-charcutier d'un bétail aux idées trop rouges pour les généraux. Qu'importe, comme ailleurs, églises cathédrales et autres basiliques se vident en Argentine, alors que vont triomphant ces nouveaux évangélistes, pentecôtistes ou adventistes. Un nouvel ordre mondial apparaît, protoplasme gluant de dévôts impénitents, armes redoutables au prosélytisme si puissant que l'est la misère de ses fidèles et la richesse de ses financiers. L'impérialisme toujours en marche.


Le 8 Juillet 2007, légèrement décalé au 19 juillet 2007.

Lever difficile en quête d'une facilité plus accessible que l'immense Buenos Aires et sa violence patente pour qui a les yeux ouverts et les pieds sur les trottoirs : Colonia de Sacramento, à une heure de bateau qui traverse le Rio de La Plata, chargé de Porteños avides de tranquillité dominicale. Sacramento, c'est une ville au coeur historique classé au patrimoine mondial donc préservé des massacreurs bétonneurs, enclave Portugaise du 17ème siècle dans un continent hispanisé à grands coups de fusil, bien vite désenclavée à son tour hispanisée. Notre bateau, c'est un pseudo-palace à trois classes; on est en cale façon sardine, près des sodas, les autres aux fenêtres ou à l'étage, en moquette rouge et pilastres enluminés, préservés de la fange par un molosse pas très courtois mais très obèse. Rapide contact avec une jeune Urugayenne qui vante le parisianisme de sa capitale, puis nous voilà plongés dans un bouquin ou le sommeil selon l'état, jusqu'au port moderne, pas très pirate. Un office du tourisme, une carte, quelques pas dans des rues vides aux maisons basses, et la porte, accueillis par des grenadiers figurants sous un citronnier d'une place hors du temps et une vieille traction reposant paisiblement derrière sa grille de fer forgée. Belles ruelles aux allures de Bretagne mais qui rappellent aussi l'histoire d'une terre d'esclaves où beaucoup sont morts noyés à la marée. Entre pierres si froides et rares couleurs chaudes, sur un rivage déchiré frappé de quelques vagues, si près de l'océan, on se fraye un chemin bien sûr photographique sous la lumière ou les ombres de friands touristes vite dispersés. Passé le phare inévitable et le lomo bien ingéré, une potence sans drapeau marque comme le bout de monde, pas si loin pourtant, en témoignent ces pingouins aux bottes bleues ou jaunes et langue saxonne bien pendue, quittant leur yacht et voiliers si clean pour leur yacht-club préféré. Il faut se développer, alors un port, un club et quelques laines ou cuirs chèrement vendus font l'affaire, tandis que tout à côté le soleil se couche sur la vieille usine doucement maintenant culturelle où vont et viennent des enfants d'ici dans des livres. C'était bien doux en effet, on rentre pour demain quitter la ville vers le nord-est, carrefour de fleuves, de nations et trafics : Iguazu.


Ding Dong
Petit interlude à vocation informative...

L'Argentine n'est pas exactement le Paradis des amoureux des vieilles pierres. Celles-ci ont si souvent roulé sous la masse des démolisseurs qu'il est fréquent que la terre sainte d'un monastère du 17ème ou bourgeoise d'un immeuble du 18ème soit le lit aujourd'hui d'un parking surpeuplé ou supermarché de plastiques et conserves. Les places de Salta ou Cordoba sont ainsi le théâtre d'une drôle de scène où se font face et s'affrontent bijoux baroques et sombres bétonneries. Le charme opère encore, mais grâce aux gens qui les peuplent et non aux murs bien usés, à la fraîcheur contestable d'une crise qui n'en finit pas, sinistre massacre aussi, mais celui-ci social économique. Exceptions au crépi lisse et à la santé débordante : les banques, insolentes de couleurs propres et d'inoxidable brillant. Certains s'en sont mieux tirés que d'autres, à moins qu'ils aient tiré les autres...


Lundi 9 juillet, et suivants...

C'est en avion que nous rejoignons la province des Missiones et son point de chute hautement touristique: Iguazu, Niagara de l'Amérique du Sud. A l'aéroport, nous retrouvons les compères basques que nous avions rencontrés au détour d'un cliché lors de la visite de la manzana jésuite de Las Luces, compères quimboiseurs ou sorciers de Zugarramurdi, on ne sait, en tout cas spolieurs de chances hôtelières, comme nous le verrons à deux reprises, pour le moins troublantes. Alors que nos compères donc, en impro totale, parviennent, à notre arrivée à Iguazu, à poser leurs fesses basques dans les fauteuils d'un trois étoiles plutôt honnête, en ce mois de juillet où les prix semblent flamber, nous subissons la bêtise et la malhonnêteté d'un tenancier speedé par quelques substances aux vertus certes euphorisantes pour lui mais pas pour nous qui nous voyons refoulés à la porte de l'hôtel où nous avions prudemment réservé... Pas démonté pour un sou, le voilà qui nous envoie dans un autre hôtel, à quelques cuadras, tenu, nous nous en apercevrons rapidement par des Thénardier chiches et mesquins que l'on imagine bien cacher leurs pesos sous leur matelas...Seul le spectacle des chutes parviendra à balayer un temps la désagréable sensation de s'être fait avoir.
Nous décidons de passer l'après-midi de ce lundi côté brésilien (chouette! un nouveau tampon sur notre passeport!), itinéraire ultra fléché et méga balisé. Pélerinage touristique en somme, digne des grandes merveilles du monde. Où le parc naturel devient parfois malheureusement parc d'attractions... Heureusement, le jeu touristique en vaut la chandelle. La vue est saisissante, d'autant plus qu'a priori, le décor est familier : forêt subtropicale luxuriante, chemin pavé...on se croirait presque en route pour la deuxième chute du Carbet en Guadeloupe... Mais le bruit grandissant de l'eau laisse présager un tout autre spectacle : un vaste cirque de chutes de près de 70 mètres, des eaux bouillonnantes, rugissantes et tourbillonnantes que l'on approche timidement sur des passerelles d'acier, destinées initialement à baliser le site et éviter ainsi de le déteriorer...ce qui n'empêche pas certains touristes de marquer immanquablement leur territoire à coups de bouteilles vides ou de papiers d'emballages... Je pollue donc je suis!
Le lendemain, nous explorons les chutes côté argentin, au fil d'un circuit là encore hyper aménagé. Nous y arrivons assez tôt pour éviter les cars de touristes. Cette fois, nous abordons les chutes par le bas, les yeux écarquillés et les oreilles assourdies. Au coeur du bidule, nous sommes bien peu de chose! Dommage encore une fois que ces spectacles naturels grandioses ne puissent faire l'économie d'une industrie touristique moutonnante. Voilà d'ailleurs pourquoi notamment nous en restons là et prenons en début d'après-midi le bus pour nous rendre à quelques 260 km de là, soit 5 heures de route, afin de découvrir ce qu'on appelle les "missions jésuites".
Mais que sont-ce ces missions jésuites, mon cher Philippe?

"En réaction contre la Réforme, l'ordre des Jésuites est fondé au cours du 16ème siècle, avec pour mission l'évangélisation des terres nouvellement conquises par l'Espagne et le Portugal coloniaux. Les premières communautés s'installent au Brésil, au Paraguay et en Argentine.Ils vont, dans cette région forestière subtropicale, qui aujourd'hui s'étend du Sud du Brésil au Nord de l'Argentine et à l'Est du Paraguay, développer des missions, en particulier avec des Indiens Guaranis. Onze ont existé en Argentine. Nous en avons visité trois, faciles d'accès et classées au patrimoine mondial.
Dans tous les cas, elles adoptent la même structure, relativement défensive, dans un environnement parfaitement domestiqué par les autochtones mais qui ne leur ôtait aucune vulnérabilité. Regroupés dans une enceinte, une église, son cimetière (où Indiens et Jésuites étaient séparés, naturellement) et son cloître, sa bibliothèque, son école, son infirmerie, ses ateliers et ses maisons d'habitation, s'articulaient autour d'une place large et centrale, de façon géométrique. Si l'habitat traditionnel était totalement abandonné, la structure tribale était respectée : les caciques par exemple étaient honorés par leur logis au plus près de la place centrale. Agriculture traditionnelle, et par ailleurs développée par les Jésuites, artisanat, art militaire, musique, arts plastiques y étaient enseignés, mais surtout la "Sainte" Bible. Ainsi, si les caractéristiques architecturales de ces églises des Missiones sont éminemment baroques et coloniales, elles intègrent des élements picturaux propres aux Guaranis, créant un ensemble authentique et passionnant.
Mais pourquoi les Indiens Guaranis ont-ils accepté une certaine domination, voire déculturation de la part de ces étrangers Jésuites, au point même que certains caciques, quand il s'est agi de défendre les missions face aux colons portugais ou autres populations de la forêt, juraient de se battre à la mort pour leurs femmes, leurs enfants et leurs pères missionnaires? Habileté politique de ces pères qui confortaient une structure de pouvoir tribal, exaltation par la musique et les arts, intégration ou syncrétisme, protection par la pierre et par un nouvel "art" de combattre, amélioration des conditions de santé et de nutrition. L'organisation mise en place par les Jésuites, dont il ne faut pas oublier qu'elle a vocation d'évangélisation, conduit à un système de communauté de production et de biens autarcique et extrêmement efficace. Processus de colonisation donc mais peut-être moins mauvais que certains.
Il ne reste pas moins qu'après un demi-siècle d'installation en Amérique du Sud, l'ordre des Compagnons de Jésus était devenu socialement, politiquement et économiquement si puissant que le Roi d'Espagne ne tarda pas à le faire expulser des Amériques et même à le dissoudre. Leur système mis en place ne sera qu'incomplètement maintenu par les Franciscains, et bientôt, les Missiones, sur fond de luttes de ces nouvelles nations issues de la décolonisation, seront détruites par des attaques brésiliennes."

C'est à San Ignacio de Mini que nous posons nos baluchons, mission dont les ruines ont été les mieux restaurées. Des trois missions visitées, ce sont incontestablement celles de Loreto et de Santa Ana que nous avons préférées. D'abord pour le voyage épique qui nous y a conduit l'après-midi du 11 juillet, à bord de ce qu'on appelle en Argentine un remis (taxi longue distance), et quel remis! Antique à souhait, crapotant et toussotant - à côté ma super 5 a des allures de Rolls Royce, et c'est peu dire! - : dès que l'on entamait une descente, notre chauffeur coupait le moteur, sans doute pour l'économiser! , et nous étions en roues libres... Et quelle équipe à bord de ce bolide d'un autre temps : un chauffeur à la fière moustache, bonhomme et chaleureux, secouant sa bedaine à chaque fou rire, soit très souvent! Et le guide qui nous avait cueillis et accueillis la veille au soir, à peine avions-nous émergé du bus, au bord de la route, à quelques cuadras du centre de la bourgade d'Ignacio. Lallo de son état, sans dents, à l'espagnol patient pour les débutants que nous sommes, bouffée de gentillesse, de générosité et de chaleur après le mauvais souvenir d'Iguazu. Ensuite, si nous avons particulièrement aimé les ruines de Loreto et de Santa Ana, c'est qu'on y a trouvé une atmosphère toute particulière : moins restaurées certes, plus sauvages donc, plus douces et apaisantes, au coeur de la forêt, la pierre faisant corps avec la végétation (qu'il est parfois nécessaire toutefois d'élaguer pour éviter l'effondrement complet des ruines).Il faut dire aussi que nous avons béneficié de la lumière de l'après-midi, tombante bientôt, d'une limpidité extraordinaire. Deux endroits qui ne peuvent être que magiques au sens propre. Le cimetière profané aux tombes éventrées et aux cercueils ouverts de Santa Ana nous a d'ailleurs fait frissonner. C'est donc repus de belles choses que nous retrouvons notre bus pour Iguazu. Le voyage se fera de nuit.

Ding Dong
Petit interlude à vocation informative...

Et si nous parlions train...
Notre commision, plus libérale qu'Européenne, tant elle montre son respect d'une idéologie aveugle à l'expérience déjà menée et sa sensibilité à un lobbyisme toujours avéré, fait sa mission de la "dérégulation" des services. L'exemple anglais du chemin de fer était déjà édifiant, nous vous engageons à considérer celui de l'Argentine, pays merveilleux quoiqu'un peu grand, dont le développement au 19ème fut intimement lié à la progression du rail. On en voit encore les lignes grises courant dans les villes, ondulant dans les plaines ou se hissant aux sommets, on imagine ces hommes peut-être ensevelis aux bords des traverses, et puis finalement, il n'en reste que des gares abondonnées et des rames pourrissantes. C'est étrange une gare vide, c'est glaçant. Ça devrait être grouillant avec un gars inquiétant au marteau qui percute le métal, l'autre un peu rond qui siffle sous sa casquette, ou le regard apaisant qui rassure et répond, des inconnus qui partent et reviennent, qui pleurent et s'embrassent, qui rient et s'embrassent, qui mangent, qui fument, qui dorment, qui courent en traînant leur maison... Bon trêve d'accumulations : il n'y a plus de chemin de fer en Argentine depuis la décision des généraux que cela n'avait pas d'utilité stratégique et surtout depuis la privatisation de ceux-ci. Service dégradé, société en faillite et abandon des structures. Un siècle d'histoire à réécrire. Ce sera donc en bus ou en avion.


Bus Andesmar, de Puerto Madryn à Caleta Olivia, Patagonie, le 22/07/07.

8 heures de route prévues dans la steppe et ferme intention d’avancer le journal. Ça tombe bien les souvenirs et les mots se bousculent, ma main droite en frétille…


Salta, le 12/07/07.

Arrivés par le vol Aerolineas Argentinas de 18 heures. Beau coucher de soleil sur les contreforts Andins par le hublot. Sac d’Emilie perdu par la compagnie. Compères basques idem, castillant plus aisé ; eux, sans résa, trouvent chambre à leur goût, nous, résa non honorée, dormirons en lits superposés à -4º dans l’antichambre des toilettes très fréquentées de l’auberge choisie l’avant-veille. Comme des chiens, dis-je en m’endormant, et ma dernière pensée fut de m’interroger : ces gars nous portent-ils poisse, ou nous pompent-ils notre félicité. Mauvaise pensée, pas de réponse, sauf si leur départ d’Argentine trois jours plus tard nous livrera enfin à notre chance plus habituelle. Reprenons, ville glaciale et agitée, enfants des rues, chiens errants, voitures en trombe, habitation niche, dodo, réveil très froid enrhumés, départ vallées Calchaquies au sud de Salta vers Cafayate, pays ensoleillé de vins généreux mais moins prisés que ceux de Mendoza. Petit bus de huit backpackers typiques qui aiment à s’ennuyer sur les places brûlantes plutôt que sous les cages baroques fussent-elles ecclésiales – do you have any plans for this afternoon ? – deux atypies : un suisse apprenti toubib aux foie peau et neurones fatigués ou exaltés, fonctions de ces consommations ou non, une jeune argentine de Buenos découvrant après bien d’autres un pays qui comme nous l’émeut, seule à la ville ou accompagnée, fonction du mâle ou femelle qui l’interroge.

Tiens arrêt du bus à Trelew, allons nous aérer de cigarettes et maté.

Reprenons le passé pour d’autres haltes en Quebrada de Cafayate. Première en Cafeteria aux chèvres d’apparât, lumière rasante sur belle nature et bus entassés, on se bouscule pour le café. Maintenant réveillés, on passe la belle vallée, de strates de couleurs aux sédiments oxydés, d’argile érodée, orgues brunes sur fond bleu, cañons, amphis de roche où les pierres roulent sur quelques vendeurs ou musiciens plus précieux. Les gorgent s’ouvrent et laissent place aux vignes : c’est Cafayate et quelques bodegas à visiter. Ça se déroule à l’identique : note historique, installations dont on vante modernité (oh les belles machines, oh les beaux tuyaux, oh la belle chimie) ou tradition (oh le beau tonneau, oh les belles origines), puis dégustations (de pacotille). Au total, d’un coté ou de l’autre, de très bons vins, faciles à boire, qui ne vieilliront pas, mais dont le rapide plaisir et le faible coût collent si bien à notre monde actuel. La bonne grosse viticulture française a du souci à se faire. La lumière à cette heure prandiale nous écrase et nous chasse après bon plat bon vin de la place paresseuse au riche toujours autel d’une modeste cathédrale. Retour à Salta, que les basques ont quittée, on aura droit alors à une nuit au radiateur, bonne et longue assez pour jouir de ce qui reste d’une cité qui fut belle. Assez de Baroque, bus du soir pour un Dimanche à la campagne.

Colonel Moldes, le 14/07/07.

C’est une belle demeure et une belle famille qui nous attend, au milieu des champs et troupeaux qui nous promettent du calme, et une balade à cheval, nouvel ami d’Emilie. Chambre austère, lit sous la croix, meuble d’époque, comme la rigueur de notre hôte, à la sagesse de l’andiniste, éleveur et cultivateur, presque égale à sa tenue si haute, vestige gallois et d’une aisance un peu passée. Le regard sonde sans défiance et tout se donne sans hâte. On se fait expliquer le tabacco negro qui sèche au soleil en branches alignées et pendues aux barrières qui séparent les parcelles, le tabac rouge qui devrait être là et nourrir la famille, si le pays n’avait pas perdu la guerre, commerciale celle-ci, du grand volcan états-unien qui a depuis longtemps brûlé le sud de ses produits à bas et artificiels prix. On rencontre Loreta, de moins en moins distante, hollandaise vacante mais colombienne constante, nostalgique d’une patrie de dix ans qu’elle ne peut oublier, un Fado plus puissant que tout autre dit-elle. On regrettera de partir.

Le 15/07/07, bus de nuit pour Cordoba, centre orgueilleux d'Argentine, capitale Jésuite, et ses sierras.

Capitale à double titre, Jésuite comme déjà dit, où l’ordre installa son université, la première des Amériques colonisées, politique aussi, un moment, lors de l’invasion anglaise de 1800. Pauvres anglais chassés à la friture par le peuple de Buenos-Aires, dans une défaite historique d’un empire qui était plus doué pour le massacre d’ «indigènes» au canon que pour l’équitable bataille ; pauvre Cordoba, si vite déchue de son éminent statut qui lui laissa pourtant une fierté discutée et de belles allées à la destinée aussi tragique que celles de Buenos ou Salta. Reste intacte la Manzana, classée protégée, dont les murs illustres de sa noble faculté nous offrirons des heures tranquillement déambulantes, presque à l’écart de mes sempiternelles obsessions sacrées et de l’air somme toute vicié des chapelles. Locro et humitas pour conclure la journée et nuit confortable sous les trois étoiles d’un hotel encore difficile à trouver, tant ma chevelure et ma barbe dorée provoquent parfois l’ostracisme hotelier. Humour en vers…

Le 17/07/07.

Carlos au matin nous charge avec nos bagages dans sa Toyota qui le rend si heureux et l’enrichit de nos euros, pour un jour thématique fatalement Jésuite : trois estancias au programme, inscrites comme il se doit au patrimoine. Les deux premières, Jesus Maria et Caroya, domaines publics, charmantes accueillantes et languissantes, la dernière Santa Catalina, riche domaine privé, visité au pas de course du guide goguenard. Propriétés initiales des Compagnons de Jésus, agricoles ou manufacturières, elles nourrissaient faculté et collège de Cordoba et surtout sans doute l’immense pouvoir de la congrégation. Organisation bien différente des missiones : une poignée de pères les administrant, assistés d’esclaves venus d’Afrique semble-t-il bien traités (?), et employant des indiens du pays, ouvriers semble-t-il consentants (?). Métissage, Métissages, et les traits se sont perdus, mais les bâtisses restent pour le bonheur du touriste, dans les paisibles ondulations d’une campagne arborée parsemée de bourgs pauvres et de demeures princières avec des clochers pour seuls points communs. Drôle d’histoire au fait qui fit de Caroya, œuvre de colonisation, la fabrique d’arme de San Martin et de la décolonisation. Ciao Carlos, c’était sympathique, au terminal pour Puerto Madryn, Patagonie nous voilà. Une main droite me chasse et la plume fait sienne, quelle emphase !

Mardi 17 et Mercredi 18 juillet

Bus de nuit…et de jour…soit vingt-deux heures de route à travers un paysage tant attendu de notre imaginaire argentin: la pampa ! De vastes steppes désertiques ou presque…ça et là des buissons, des arbustes, mais pas plus, histoire de ne laisser aucune prise à l’œil humain, condamné à un horizon sans fin… De temps à autre, brisant cette monotonie pas monotone, du bétail, extensif à souhait, pour le bonheur de nos papilles. Hélas, pas de gaucho… Reste à nous le figurer, galopant à travers ce vide qui n’en est pas… Reste à dévider le fil de nos pensées kilomètre après kilomètre. On en oublierait presque que l’on va quelque part !

Puerto Madryn en l’occurrence, dans la province du Chubut, au seuil de la réserve naturelle de la péninsule Valdès, en Patagonie Atlantique. Puerto Madryn et son usine d’aluminium, polluant la terre, l’air et l’eau et donc les bêtes et les hommes…au seuil d’une réserve naturelle, au risque de me répéter... Puerto Madryn et ses villas de stars…tout près de l’usine d’aluminium…mais… face au golfe ! Puerto Madryn et son industrie touristique, raturant parfois le paysage de méchants hôtels tout pas beaux, mais industrie quelque peu en sommeil l’hiver, pour notre plus grande tranquillité.

Mais pour nous, Puerto Madryn restera surtout le lieu de rencontres au sommet, apprivoisement d’une faune jusque là purement livresque, même pas zoologique… Moments pleins d’émotions donc. De grands enfants ébahis. Voilà ce que nous avons été pendant trois jours.
 

Jeudi 19 juillet - Première journée : les fesses calées dans les galets, bouche ouverte, yeux écarquillés, nous observons le ballet des baleines franches, venues se reproduire dans le golfe, à quelques mètres de nous, si, si. Là, pas loin, tellement près. En couple ou non c’est selon. Même le joueur argentin de rugby international, maintenant à la retraite, ayant participé à trois coupes du monde, rencontres au sommet d’un tout autre ordre, nous accompagnant sur cette excursion avec sa petite famille, ne parvient pas à voler la vedette, si ce n’est aux yeux de notre chauffeur, aux petits soins pour la star, très sympathique par ailleurs ! L’après-midi, ce sont les « lobos » (lions de mer), de la famille des otaries, que nous observons d’un peu plus loin cette fois, en train de se prélasser au soleil ou de jouer dans l’eau, dans une petite crique.


Vendredi 20 juillet - Deuxième journée : découverte de la péninsule Valdès avec Juan Carlos, guide argentin parlant un français parfait sans jamais avoir posé un pied sur l’hexagone. Bluffant ! Un vrai repos en tout cas pour les débutants que nous sommes : ne plus avoir à lutter pour comprendre et nous faire comprendre, poser toutes les questions que l’on veut et …comprendre les réponses… Vive la communication…quand elle fonctionne ! Où l’on apprend en passant que la francophonie se porte très mal en ce moment en Argentine : le français n’est plus enseigné dans le secondaire, certaines alliances vivotent voire ferment, les médias français tels TV5 ou RFI ne pénètrent pas toutes les provinces. Or le tourisme français est très important en Argentine, ce qui rend notre guide extrêmement précieux !
C’est donc avec régal que nous nous laissons conduire à travers cet espace si particulier qu’est la péninsule : autour de deux salines dont l’une se situe à 42 mètres au-dessous du niveau de la mer, et qui ont alimenté, il fut un temps, un commerce du sel, un vaste territoire de steppes que se partagent quelques estancias, un bourg de trois cents habitants : Puerto Piramides et un phare qui fait aussi office d’hôtel-restaurant. Un vaste territoire où paissent les moutons, les fameux « Mérinos- Mérinos- Mérinooosse », et où gambade une faune plus sauvage, à laquelle nous initie rapidement notre guide : guanacos, parents des vigognes, lamas et alpagas croisés au Pérou et en Bolivie, choique qui ressemble à une autruche et mara, animal hybride, sorte de lapin sans queue aux très petites oreilles. Nous n’avons malheureusement pas croisé de tatoo ! De halte en halte, bravant parfois les interdictions, nous continuons d’approcher toujours plus près la faune marine de la péninsule : vertige du haut d’une de ses falaises dominant une plage bondée, ourlee...de lions de mer, entassés, siestant allègrement ou jouant en bandes dans l’eau, se bousculant, se battant parfois, grognant souvent, heureux et peinards en tout cas, copinant parfois avec les éléphants de mer, un peu plus ballots sur terre que leurs cousins. Eléphants de mer que nous retrouvons au phare, sur la plage, première fois que nous observons ces animaux non plus de haut mais à leur niveau, les approchant doucement, autant que le permet notre respect de la tranquillité de ces grosses bêtes maladroites mais tellement attachantes et heureusement assez sauvages pour nous fuir en rampant jusqu’à la mer. Que d’émotions ! Et ce n’était pas fini.

Samedi 21 juillet - Troisième journée : le vent qui soufflait depuis notre arrivée s’étant apaisé, nous avons pu envisager une sortie en mer. Occasion rêvée de s’initier à la plongée en eau froide…Où l’on nous prend pour la poule aux œufs d’or… Malentendu organisé où l’on te fait faire une excursion que tu n’as pas demandé mais qui vaut cher, et qu’à la fin, on veut te faire payer, mais nous ne sommes pas des poules aux œufs d’or et encore moins des pigeons, malentendu qu’ils n’ont donc pas emporté au paradis et qui, au final, nous aura permis de réaliser un rêve fou et de dépasser mes limites pour ma part. Quoi de plus fou, parmi les entreprises les plus folles, que de nager avec des baleines… En combinaison intégrale, masque et tuba, nous avons approché au plus près, dans une eau à 14 degrés, ces animaux que l’on avait observés pendant deux jours depuis la terre. D’abord une baleine franche, accompagnée de son baleineau, noble et majestueuse, lente et silencieuse…elle nage à nos côtés, passe au-dessous de nous…on ne respire plus…le temps qu’elle passe…on la perd…on la cherche, à l’affût…on la retrouve… on la rejoint…on ne bouge plus… elle passe à nouveau, paisible…j’en aurais pleurer tellement c’était beau…j’ai dû saisir, tour à tour, selon celle qui se présentait, la main de chacun de mes trois compagnons de nage : le mono, Philippe et une jeune Argentine. Ensuite, dans une eau houleuse, masque-tuba avec les lions de mer, sortes de chiens fous des mers qui nous font la fête, pendant que le mâle, reconnaissable à sa crinière, veille à ce que ces étranges étrangers ne dérangent pas son harem…Grande farandole sous l’eau…cette fois, les maladroits, c’est nous ! D’autant plus maladroits que le froid s’empare de nous. Il ne nous quittera plus jusqu’à notre retour sur terre.

Retour sur Puerto Madryn. Demain, on poursuit notre descente vers le Sud. En bus, bien entendu!


Ding Dong
Petit interlude à vocation informative...
 
Il était une fois de méchants indiens, chevelus et vêtus sans goût, haillons aux couleurs criardes. Leur peau, leur langue même étaient sales, et leur rapport détestable, irrespectueux qu’ils étaient de la culture ordonnée et la propriété bien légale de terre bien bornée. Ainsi les beaux moutons, à la laine soyeuse et la chair savoureuse, étaient-ils volés, dépecés mangés, ou vendus au voisin chilien, tout autant haïssable. Quel horrible gaspillage. De traité en traités, aux clauses si honnêtes, rien n’y fit, les salauds persistaient dans l’outrage. Un jour alors, l’homme blanc si puissant se leva et en rage décida de virer l’impénitent sauvage, et au soleil levant d’envoyer ses chevaux harnachés et portant de valeureux guerriers, hommes de l’ancien monde convertis au nouveau, échappés d’un lendemain miséreux pour une terre promise ou tout leur était dû, du moment qu’ils s’enrichissent et colonisent sans vergogne. « A la tête, mes braves, vous serez payés, à tant de tués tant d’ares récoltés », leur annonça Roca, général conquérant et bientôt président, remercié aujourd’hui par un buste bien tracé, sur des billets de sang, certes dévalués, de sa réussite totale. Génocide ?, n’y pensez pas, ce n’est que justice bien rendue du pasteur aux brebis, grâce à eux aujourd’hui bien tranquilles.


Dimanche en transit en route pour la prochaine étape. Puerto Deseado.

On laisse la province du Chubut pour rejoindre celle de Santa Cruz, deuxième province par la superficie…et plus faible densité humaine au kilomètre carré. Au fil du voyage, le paysage change et prend de la hauteur : les mesetas (petits plateaux) rompent de temps à autre la steppe et cachent au sein de leurs vallées les villes pétrolières de la province. Ici, point d’ode de pierre à San Martin mais plutôt au travailleur foreur d’une industrie aux mains des multinationales…Le Morales argentin n’est pas encore né ! Une petite dame argentine adorable d’élégance, profitant d’une halte à Rawson, pour se refaire une beauté fânée par des heures et des heures de bus – elle est partie une journée plus tôt de Mendoza – s’improvise guide touristique agrémentant le voyage d’explications patientes, et surtout nous sauve des griffes d’une correspondance compromise par deux heures de retard à Caleta Olivia…Je la suis d’un guichet à l’autre pour enfin trouver un bus pour Puerto Deseado. In extremis.

Lundi 23 juillet - Désert touristique d’une ville en sommeil l’hiver.

Point de toninas, dauphins noirs et blancs qui sillonnent l’estuaire. Donc point d’excursions. Qu’à cela ne tienne, nous arpentons, décidés, une ville, où nous sommes en effet les seuls touristes, balayée par un vent glacial…ma frilosité irait même jusqu’à écrire…polaire. Un peu de neige. Une gare désaffectée. Une marche le long du ria qui nous récompense de nos efforts en nous offrant son duo de terre et de mer, aux couleurs changeantes à mesure que la lumière tombe. Petit maté partagé avec un petit homme grisonnant, fatigué mais généreux…gardien du port dans sa casemate, îlot de chaleur et halte bienfaisante dans ce paysage si froid.
 
Mardi 24 juillet - Voyage au pays des arbres de pierre…

Escapade en remis, bolide moins antique que l’autre, résonnant d’airs argentins, avec Vincente, la cinquantaine, fière moustache syrienne, bedonnant et tout content de s’offrir une journée de course à la quête du bosquet pétrifié ! Des kilomètres et des kilomètres de musique argentine dans un paysage surréaliste, façonné par l’érosion et la fonte des glaciers, traversé de temps à autre par les désormais familiers guanacos, toujours aussi adorables. Alternance de steppes et de mesas couronnés de pierres aiguisées par le vent. Et dehors, un silence tel qu’on n’en connaît désormais peu. Réserve naturelle couvée par deux gardiens attentifs. Après les mises en garde d’usage, on part à la rencontre, émus, de cette forêt de pierre. Il y a 150 millions d’années en ce même désert battu par les vents s’élevait une forêt d’araucarias , hauts parfois de plus de 100 mètres…L’imagination travaille. Abattus par des phénomènes climatiques et volcaniques, ils sont bientôt recouverts par les cendres qui les protègent ainsi d’une décomposition certaine. Ajoutez à cela des pluies diluviennes qui s’infiltrent dans les coins et recoins de nos géants couchés et vous obtenez une lente minéralisation de la matière qui transforme celle-ci en roche. Quelques uns de ces arbres de pierre ont été ainsi mis à jour d’abord par des vents toujours présents puis par des archéologues-paléontologues passionnés !


On gambade donc, conseillés par la brochure, façon zorros prudents ou pumas discrets, sur une terre à trois couleurs jonchée des phénomènes, piliers d'un temple couché qui se réduit en miettes millionnaires, sur lesquelles nous marchons comme sur des allumettes ou amulettes qui pourraient promettre une éternité de marbre si les gardes cerbères et zélés, comme le sont les touristes aux souvenirs impérieux, ne nous fouillaient les poches, observées aux jumelles de leur gentil refuge.


Mercredi 25 Juillet.

Une question revient fréquemment en auberge : "as-tu trouvé ce que tu es venu chercher ici ?" Qu'étions-nous venus chercher à Ushuaïa ? Rien. On voyage, on ne vient pas faire ses courses. Que pensions-nous y trouver ? Un plateau de télévision animé par un opportuniste, opportunément acompagné d'une productrice au puissant carnet d'adresse, qui a réussi le pari de ruiner le seul parti écologiste de notre vert pays et d'enrichir le panier électoral d'un pas drôle de candidat aujourd'hui élu ? Non. Une terre déserte du bout du monde au climat antarctique couverte de pics acérés et d'une neige épaisse, balayée par des vents qui ne laisseraient rien pousser, pas même l'homme pourtant si malin à s'adapter ? Oui. Eh bien quelle erreur ! Ushuaïa n'est autre qu'une ville bien dodue, port dynamique fréquenté, zone franche à l'industrie qui périclite mais au commerce florissant, sur fond de tourisme en expansion et d'urbanisme galopant, le tout sub-antarctique, pas si glacial, pas si venteux, montagneux mais assez hospitalier pour hêtres et sapins au fond de vallées peuplées d'autres aussi que castors.
Evidemment on n'y parvient pas si facilement. La route est mauvaise et passe deux frontières peu souples chèrement débattues entre Argentine et Chili. Il faut compter douze heures de bus de Rio Gallegos (NDLR : Gallego signifie Espagnol en Argentin, ce qui témoigne de la nature de l'immigration dans cette région), donc vingt-deux heures de Caleta Olivia (NDLR : ville de pétrole, capitaux et concessions états-uniens, montagnes sacrées indiennes aujourd'hui couvertes d'antennes et derricks). L'alternative est aérienne, mais ne laisse guère loisir de s'acclimater et fait de ce temps choyé du transit une maigre et morne épreuve de retard, inévitable corrolaire des vols des compagnies locales (trois heures pour notre retour).

On a roulé longtemps sur le plat pays qui s'étire de part et d'autre du détroit de Magellan. La Patagonie quittée sur le papier et par des eaux traversées à la barge, semblait se poursuivre en Terre de Feu. Puis tourbe et montagne sont apparues et ont cassé la droite caillouteuse que suivait le chauffeur depuis presque l'aube. Bientôt recouverte d'une neige habituelle, la piste plus douce devint aussi plus glissante. Nous voici dans le mythe, sous une lumière lunaire filtrée par des flocons qui ne cessaient de couvrir la cité endormie et d'en lisser les défauts gris. Emilie est aux anges, je la suis au paradis des enfants qui découvrent la neige et on pointe des bottes les "i" des "aime" dessinés de nos pas sur celle-ci. On ne voit qu'à peine les paquebots qui déchargent leur cargaison d'Europe sans repos sans répit, le béton et l'acier qui troublent l'horizon de ces charmantes maisons aux tôles ondulées et aux formes de château de bateau à l'envers, le chantier de la baie qui recule ses rives pour gagner du terrain à vendre à construire. Non tout est beau, tout est magie, avant l'hôtel et le lit.

Jeudi 26 Juillet.

Au réveil, il faut redescendre un peu, mais rien qu'un peu, tout est si blanc encore. Touristes bien aidés par un office bien efficace, activités bien listées, pieds bien chaussés, on s'en va dans la ville en chasser les trésors pas plus que centenaires. Terre d'indien à la tranquillité évangélisée par quelques chastes colonies au destin de douleur, après qu'explorateurs et pirates en ont fait leurs légendes, mer de naufrage et de liberté où à droite l'Atlantique et à gauche le Pacifique s'offraient à la fuite des chanceux ou habiles évitant les récifs. Devinez qui finalement la fit, cette ville improbable aux confins du monde...des bagnards. Meurtriers récidivants, anarchistes fameux, prisonniers politiques, ou simples voleurs, l'Argentine naissante les envoya ici construire ou mourir, sur le modèle français et anglais de colonie pénitentière. De l'Île des Etats, où est bâti le phare du bout du monde décrit par Jules Vernes sans jamais l'avoir vu, la colonie émigra en des lieux plus humains, l'actuelle Ushuaïa, que le réverend Haberton fut invité à quitter pour une baie plus modeste et une vie impossible. Et ses Indiens ? Intégrés ou disparus, Dieu le sait... Et les détenus ? Libérés en 1947 à la fermeture d'installations un temps militaires avant de devenir musée. Ainsi de nos jours, les gros et vilains murs de pierre abritent-ils de belles croûtes, et relatent paisiblement un passé révolu de navires et prison.




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